Articles & mémoires

Duplex, haut et bas du Duplex, Regard ethnographique sur le plus vieux bar gay du Marais, Renaud Chantraine, École du Louvre, mémoire de Master 1 en muséologie, sous la direction de Claire Calogirou, mai 2013.

Pp14-15  Le Marais « historique », côté Est, près de la Place des Vosges, avec ses nombreux hôtels particuliers, était de longue date un quartier prestigieux ; le côté Ouest, entre Beaubourg et la rue des Rosiers, était à la fin des années 1970 en pleine réhabilitation. Les faibles coûts du foncier, l’inauguration récente (1977) du Centre Pompidou, la mutation des Halles en Forum et la construction du RER, en faisaient un espace stratégique et à fort potentiel. Modernité.

C’est ainsi qu’en décembre 1978 Joël Leroux décide avec son associé d’ouvrir rue du Plâtre dans le quartier du Marais un établissement d’un autre type, « un café chantant », premier bar gay « comme on en connaît maintenant », ou « nouvelle génération ». Selon Marianne Blidon, fondé sur le modèle des bars de New York et d’Amsterdam, le Village se caractérise par des prix modérés (les bières y sont dix fois moins chères que dans les établissements de la rue Sainte Anne), une ouverture dès l’après-midi et un accès sur la rue. « Le Village, encore plus que le Duplex, c’était vraiment L’endroit militant, le lieu de ralliement de tout le monde ; il y avait tous les publics possibles et inimaginables, ça débordait sur la rue. Ils vendaient Gai Pied ; les gens du CUARH se donnaient rendez-vous là-bas, tout le monde venait là. » se souvient Hervé. Lorsque je questionne Joël sur le contexte de ce nouvel établissement, il m’explique que la rue Sainte-Anne était le lieu de nuit homosexuelle parisienne, tandis « le solaire », « le diurne », était constitué des rendez-vous dans les cafés de la Rive Gauche, autour du Boulevard Saint Germain (par exemple au café de Flore, aux Deux-Magots, au Manhattan ou à l’Apollinaire). Il m’indique que selon lui, la différence entre les bars du Marais (en premier lieu le Duplex) et la Rue Sainte Anne réside dans « la visibilité, et l’accessibilité ; on voit, et on est vu. ». Un autre de mes informateurs m’affirme, prolongeant cette même idée, que « Le Marais, c’est un espace de liberté, c’est le seul lieu où tu pouvais embrasser un mec. »

 Le Village, trop petit, ne peut faire face à la demande. Le succès est tel qu’en l’espace de quelques années les ouvertures se multiplient, supplantant la déclinante rue Sainte-Anne. Le 10 du Perche, bar cruising37, ouvre l’année suivante ; avant que Joël ne créé sa propre concurrence en ouvrant à proximité un second établissement, le Duplex. Selon Hervé, le second bar ouvert par Joël, Le Duplex, « a pris un peu un autre style, peut-être parce que des choses s’étaient mises en place entre temps. Entre temps il y avait eu Mai 81, les UEH38, le mouvement gay s’est un peu structuré en dehors d’un lieu commercial. »

P22 Le CUARH, alors « accueilli à bras ouvert » au Duplex, comme il l’était au Village, y collait ses affiches, y vendait son journal Homophonie, activités inconcevables dans le quartier de la Rue Sainte Anne…

P 30  A propos des gérants des premiers bars ouverts dans le Marais (Le Village, le Duplex, le Piano Zinc et le Central), Hervé analyse que « c’est des gens qui a un moment donné ont ouvert des lieux parce qu’ils ressentaient un manque. Quand Joël a ouvert le Village, c’est qu’il avait envie d’un lieu. Il n’avait pas une démarche très commerciale : les consommations n’étaient pas chères, ils se sont un peu retrouvés « militants malgré eux », en quelque sorte. » Il poursuit : « Je pense qu’il y a toute une série de patrons, par exemple, dans un autre genre, Jürgen, qui tenait le Piano Zinc, qui était aussi animé par un certain idéal. Emma également. C’est-à-dire que leur entreprise avait une certaine éthique, due à la personnalité du patron. »


Colin Giraud, « Les commerces gays et le processus de gentrification », Métropoles, 5 | 2009, [En ligne]. DOI.

Ce grand déménagement homosexuel débute à la fin des années 1970, prenant la forme d’une translation géographique. A cette époque, on peut parler d’une première forme de concentration commerciale de bars, restaurants et discothèques gays dans une rue du 2ème arrondissement, la rue Sainte-Anne. Elle regroupe de nombreux bars et les premiers lieux de sexe institutionnels et commerciaux (dont le célèbre Bronx), constituant un premier embryon de zone commerciale gay dans les années 1970. Mais ces établissements connaissent des difficultés croissantes avec le développement de la prostitution, les « affaires » de racket et la pression policière des descentes dans les établissements : la rue Sainte-Anne apparaît en crise relative à la fin des années 1970 (Martel, 1998). Au même moment, en parallèle, le premier bar gay du Marais ouvre ses portes en 1978, rue du Plâtre, sous un nom déjà très suggestif, « Le Village » : il s’agit d’une première dans le quartier et elle inaugure une première vague d’ouverture de commerces gays dans le Marais entre 1978 et 1983, ressemblant bien à une migration. Il n’est pas facile d’expliquer pourquoi ces commerces se sont installés précisément dans les rues étroites du vieux quartier du Marais (Sibalis, 2004) : un détour minimal par le Marais lui-même permet d’en savoir un peu plus.


Catherine Rhein, Marianne Blidon, Antoine Fleury, France Guérin-Pace, Anne-Lise Humain-Lamoure, Regards sur les quartiers parisiens. Contextes spatiaux, usages politiques et pratiques citadines, Juin 2008. En ligne halshs-00464678. URL


Stéphane  Leroy, « Le Paris gay. Éléments pour une géographie de l’homosexualité », Annales de géographie, 2005/6 (n° 646), p. 579-601. DOI : 10.3917/ag.646.0579.

Citation : Edmund White, La Symphonie des adieux, Plon, 1998.

En effet, ceux qui fulminent aujourd’hui contre l’existence d’un territoire de la visibilité homosexuelle en plein cœur de Paris, dans un de ses quartiers les plus anciens, centraux, renommés et beaux, oublient peut-être qu’au moment de l’installation en 1978 du premier établissement gay (un bar appelé de manière prémonitoire Le Village), rue du Plâtre, le Marais est encore en pleines rénovation et réhabilitation (impulsées à la fin des années 1960 par les lois Malraux) et qu’il est loin d’avoir son aspect d’aujourd’hui. La description faite par le jeune héros Américain de La Symphonie des adieux, lorsqu’il le découvre à la fin des années 1960, en témoigne : «Le Marais était alors un repère délabré d’ouvriers du textile déferlant sous la pluie froide, un quartier misérable et populeux envahissant les hôtels aristocratiques du XVIIe siècle, un atelier clandestin éclairé au néon aperçu à travers des volets striés de suie, les vieilles portes en bois sculpté remplacées par des barricades de tôle ondulée, une pauvre corde à linge pleine de vêtements à sécher tendue dans une cour d’honneur envahie par la mauvaise herbe» (White, op. cit., p. 13).


Michael Sibalis, Urban Space and Homosexuality: The Example of the Marais, Paris’ ‘Gay Ghetto’, Urban Studies, Vol. 41, No. 9, 1739–1758, August 2004.

The gay Marais shares certain characteristics of both the British gay village, which is primarily commercial, and the North American gay ghetto, which is commercial and residential. Like its British and American counterparts, the Marais came into being largely as a product of impersonal economic forces (the real-estate market) and contemporary social change (the emergence of a significant urban gay population with its own distinctive sub-culture). There are also notable differences, however. Paris’ gay ghetto resulted to a large extent from politically motivated decisions made by a few businessmen who intentionally set out in the late 1970s to promote a more open gay lifestyle in France.

Businessmen and the ‘Gay Marais’ Joe¨l Leroux launched the first gay bar in the Marais in December 1978. An accountant bored with his job, Leroux decided “to change [his] skin” (as he put it) and bought “for a song” a small cafe´ on the Rue du Plâtre, which he renamed Le Village after New York City’s Greenwich Village and reopened as a gay bar. Le Village was something quite new to Paris. Whereas most gay venues did business only in the late evening and at night, its hours were noon to 2a.m. Le Village also opened directly onto the street, just like any other cafe´ in the city, and it charged regular prices for coffee and beer. Gay bars and clubs more usually protected themselves with locked doors guarded by doormen; customers rang for admittance, then paid a cover charge and exorbitant prices for the privilege of entering and consuming. “Starting from the principle that we [gays] had nothing to hide”, Leroux has explained, “I wanted people inside to be able to see what was happening outside and vice versa” (Le Parisien, 2001). His bar was an immediate success and doubled its turnover within a year: “There was the clientele of the clubs of Saint-Germain mixed in with another clientele that went out less often and with heterosexual clients who stayed or returned” (Le Parisien, 2001). In 1980, Leroux sold out (Le Village still survives under another name) and opened a larger gay bar, Le Duplex on the nearby Rue Michel-le-Comte, which he still owns today (Jallier, 1983, p. 36).

Maurice McGrath, a former sailor in the Royal Navy and owner of a Parisian travel agency, soon noticed that “the bar ‘Le Village’ was starting to do very well and the Marais was promising to become a French ‘Greenwich village’ ” (Le Douce, 1983, p. 40). Eager to embark on a new business venture, he has explained, “I discovered in the Marais, a great many establishments that had been for sale for a long time. These cafe ´s were no longer frequented, because poorly situated, and the quarter’s population was changing” (Roland-Henry, 1983). McGrath and eight associates opened a bar on the Rue du Perche in November 1979, but in September 1980 he branched out on his own with the Bar Central, at the intersection of the Rue Vieille-du-Temple and the Rue Sainte-Croixde-la-Bretonnerie (Le Douce, 1983). Like Leroux, McGrath believed that “It was necessary to change the gay scene in France. 

… The idea of a daytime bar had been launched with Le Village and I took the plunge. … One of the goals I set myself in opening Le Central was to make homosexual life part of everyday life” (Roland-Henry, 1983). “My ambition then was to make homosexuality commonplace, to make it visible in broad day” (Chayet, 1996). For men like Leroux and McGrath, opening a gay venue in the Marais was evidently both a business decision and a political statement. Their bars embodied a new kind of gay culture patterned on the contemporary American scene: militant and self-assertive; the days of clandestinity and internalised shame were definitively over

But militancy did not preclude shrewd business sense and an eye for financial opportunity. As one journalist has put it:
In creating establishments run by and for themselves, gays … have grouped together in the same sector interdependent activities, for practical reasons, not without selfinterested motives on the part of the businesses: to bring together in the same place offer and demand (Madesclaire, 1995, p. 48).